Ca va peut-être vous surprendre, mais j’ai été déçu à l’annonce d’Hades 2. Pour moi, Supergiant Games est un studio qui proposait à chaque nouveau jeu un concept unique. Et là, j’ai cru à une simple redite, l’envie de surfer sur un succès qui les a propulsés sous les projecteurs. Et je me trompais.
Premier contact et déception
Si vous n’êtes pas familier du travail de Supergiant Games, chacun de leurs jeux est une œuvre indépendante. Le premier, Bastion, imposait déjà un style : excellent doublage, belle direction artistique, narration discrète mais efficace, et les musiques de Darren Korb. Oui, je le dis haut et fort : c’est pour moi l’un des meilleurs compositeurs que l’on a actuellement dans l’industrie du jeu vidéo.
Puis arrive Transistor, toujours avec les mêmes qualités, et un gameplay plus intéressant que celui de Bastion. L’univers est cette fois cyberpunk, la narration moins subtile mais tout aussi efficace, un jeu qui m’avait marqué à l’époque et beaucoup touché. Ensuite, Pyre est sorti, et c’est probablement celui qui divise le plus. Son concept est intéressant sur le papier, très répétitif dans les faits, et le gameplay reste un peu bancal, même s’il est là encore rempli de bonnes idées. Ce qui nous tient dans le jeu, ce sont les personnages, l’ambiance, cette progression fluide et émotionnelle, et bien sûr les qualités auxquelles nous a habitués le studio.
Puis arrive Hades. J’ai déjà écrit un article sur le sujet donc je ne vais pas m’épancher dessus, mais c’est une réussite qui n’est finalement pas arrivée par hasard. C’est le résultat d’années d’expérimentation, d’un accès anticipé réussi avec des développeurs à l’écoute des joueurs, et surtout de la culmination d’un savoir-faire cultivé depuis presque une décennie.
On en arrive à aujourd’hui avec Hades 2. Lors de l’annonce, j’ai d’abord été déçu : d’un point de vue purement personnel, ce qui faisait de Supergiant Games un studio à part dans l’industrie vidéoludique, c’est qu’ils ont toujours réussi à créer des œuvres singulières, chacune possédant un univers propre. Le fait de voir une suite débarquer a instillé en moi la peur que le studio s’enferme dans une formule après le succès colossal d’Hades. Un succès mérité, qui avait largement matière à créer moult suites avec le puits sans fond qu’offre la mythologie grecque et le peaufinement d’une base de gameplay solide. Mais ce sentiment amer m’a longtemps poussé à voir Hades 2 comme un aveu d’échec créatif de Supergiant… jusqu’à ce que je lance le jeu.
Une base pérenne
Quand on lance Hades 2, on est largement en terrain connu. On avance d’arène en arène en éliminant les ennemis, et chaque fin de combat donne accès à la bénédiction d’un dieu qu’on redécouvre grâce aux nouveaux designs. Manette en main, mêmes sensations : l’ajout du mana, de nouvelles attaques chargées, du glyphe – un cercle magique posé sur le sol avec différents effets – ne change pas la base du gameplay : on attaque et on esquive, avec un feedback satisfaisant et une qualité d’animation exemplaire. Les musiques de Darren Korb fonctionnent toujours très bien pour rythmer les affrontements, les décors sont très jolis, bref, vous voyez l’idée : c’est très bon, mais familier.
Sauf peut-être le glyphe, qui change profondément la manière d’aborder les combats. C’est probablement l’innovation la plus sous-estimée d’Hades 2. Là où Zagreus reposait sur une boucle linéaire consistant à enchaîner attaques et dashs pour profiter de la fenêtre d’invulnérabilité, Mélinoé introduit un véritable outil de contrôle de zone. Poser un glyphe, c’est décider où et quand le combat ralentit, soit pour se concentrer sur d’autres ennemis, soit pour s’occuper de ceux pris dans notre toile. En d’autres termes, Supergiant ajoute une couche tactique qui modifie la lecture de l’arène. Ce n’est pas juste une nouvelle attaque : c’est la première fois que le studio donne au joueur la possibilité d’imposer son rythme à la salle, plutôt que de simplement réagir à celui des ennemis. Cela rapproche Hades 2 de jeux comme Risk of Rain 2 ou Dead Cells, où l’espace devient une ressource à gérer. On passe ainsi d’un roguelite centré sur la mobilité à un roguelite où l’on peut sculpter le champ de bataille.
Dès ma première run, j’ai atteint le boss de la première zone : Hécate, une déesse moins connue du panthéon grec. Un combat très réussi, avec des patterns faciles à comprendre mais pas toujours simples à éviter, plusieurs phases bien pensées. Puis retour au “hub” central, où on retrouve grosso modo les mêmes archétypes que dans le premier : Dora/Dusa, Ulysse/Achille, Hadès/Hécate, Mégère/Némésis, etc. Là encore, pas de surprise : chaque run terminée abruptement ou non – amène de nouveaux dialogues, toujours intéressants. Le travail d’écriture est impressionnant. J’ose à peine imaginer ce que représente une telle quantité de lignes de dialogue, intégralement doublées.
Le retour au hub est aussi l’occasion d’obtenir de nouvelles améliorations grâce aux ressources récoltées durant la traversée des Enfers : PV supplémentaires, résurrection, vitesse de déplacement, etc. Là encore, rien d’inconnu : c’était déjà présent dans le premier Hades. On entraperçoit les armes à venir, et globalement, même si quelques ajouts se démarquent, tout semble au départ très proche du premier jeu. Sauf que lorsqu’on continue à jouer et qu’on progresse au fil des runs, on se rend compte qu’on ne pouvait pas être plus éloigné de la vérité. On est à des années-lumière d’une simple version améliorée du premier Hades.
Bien plus qu’un Hades 1.5
Il va être difficile de parler du contenu d’Hades 2 sans spoiler. Mais s’il n’y a qu’une chose à retenir : c’est un jeu extrêmement riche, rempli d’idées bien pensées. Chaque recoin recèle une surprise, le sens du détail est remarquable, et les heures s’enchaînent sans qu’on ne les voie passer. Hades 2 est un jeu rare, et je reconnais volontiers m’être trompé en pensant cette suite dispensable. Supergiant a su innover en partant d’une base solide, et s’il leur venait à l’esprit de faire une nouvelle suite, je n’aurais plus la même réserve.
Déjà, le premier aspect largement plus réussi que dans le premier réside dans ses enjeux. Hades premier du nom nous faisait vivre la “crise d’adolescence” de Zagreus. C’est résumé grossièrement, mais le point de départ narratif reposait effectivement sur sa volonté d’échapper à l’autorité de son père. Hades 2, au contraire, nous met face à un enjeu concret : Cronos s’est libéré de sa prison, a emprisonné – temporellement – notre famille infernale et tente de conquérir l’Olympe. La situation est catastrophique et l’urgence est immédiate. Nos essais ne consistent pas simplement à assouvir un besoin personnel, mais bien à sauver le monde. L’enjeu est clair, bien établi dès le début, et même si Mélinoé peut paraître un peu trop pragmatique au départ, on la comprend parfaitement vu ce qui se joue.
C’est aussi une autre qualité du jeu par rapport à son prédécesseur : l’écriture est plus mature, plus maîtrisée et plus riche. Non pas que le premier était mal écrit, au contraire, c’est l’un des jeux les mieux écrits auxquels j’ai joué. Mais Hades 2 adopte un ton plus sombre, aborde ses thématiques plus profondément, propose des personnages plus marquants, des échanges plus savoureux, et surtout, des dilemmes plus conséquents. La finalité des événements que l’on découvre à la fin du jeu est superbe, bien plus marquante que celle du premier. C’est, pour moi, le travail le plus abouti que Supergiant Games ait réalisé jusque-là.
Mélinoé est un personnage plus efficace que Zagreus parce qu’elle a un objectif extrinsèque, pas seulement un désir personnel. Zagreus voulait fuir la maison ; Mélinoé veut sauver le monde. Ce simple déplacement change la densité narrative : chaque personnage qu’elle rencontre n’est plus seulement un interlocuteur qui enrichit l’univers, mais un acteur engagé dans une crise cosmique. Hécate n’est pas seulement l’hôte de maison, mais un mentor aussi bien martial que politique. Les dieux ne sont plus simplement des alliés utiles dans une crise d’adolescence, mais des soutiens stratégiques face à une menace réelle. Et l’antagoniste principal devient le pivot philosophique de l’intrigue. Hades 2 raconte une guerre des temporalités, pas une crise familiale. Ce ton plus sombre, plus adulte, donne à chaque interaction un poids réel et rend les dialogues plus percutants.
Supergiant Games utilise aussi la mythologie à un niveau plus élevé que dans Hades 1. Là où le premier se contentait d’un décor mythologique familier, Hades 2 part de la mythologie pour structurer son récit. Cronos est un choix brillant d’antagoniste : dieu du temps qui dévore ses enfants, titan archaïque symbole d’un ordre ancien refusant l’évolution, figure de rupture parfaite pour un roguelite où l’univers se régénère en boucle. Mélinoé n’est pas un choix anodin non plus : figure obscure des mystères doriens, liée à la magie chthonienne, à la purification et à la nuit. Supergiant construit une cohérence symbolique autour de la plongée dans les marges, là où Zagreus incarnait la lumière et la rébellion adolescente. Hades 2 explore ainsi l’aspect ésotérique et archaïque de la mythologie, tandis qu’Hades 1 explorait l’aspect familial.
On retrouve toujours cette quantité sidérante de dialogues, au point où l’on se demande comment une telle masse a pu être produite en cinq ans. Le sens du détail est impressionnant. Un exemple : un des boss – un groupe de rock lié intelligemment à la mythologie – déclenche un dialogue spécifique si on met la musique du jeu à zéro dans les options avant de l’affronter. Et ce n’est qu’un exemple parmi une multitude d’autres. Hades 2 représente aujourd’hui un sommet en matière de dialogues vivants, adaptatifs, qui donnent aux personnages une présence rarement vue ailleurs.
Le gameplay est lui aussi amélioré, ce qui est déjà remarquable tant celui du premier était exemplaire. Les nouveautés – glyphes, attaques chargées, synergies supplémentaires – changent réellement les sensations une fois manette en main. Le nouvel équipement propose des gameplay variés et pertinents. On peut récolter des ressources nécessaires pour débloquer des améliorations, ce qui rend la progression fluide et toujours utile, même lors d’une run ratée. Les dialogues changent à chaque fois (je n’ai jamais eu deux fois la même discussion), les matériaux récoltés servent à de nouvelles options… La progression est constamment alimentée.
Autre différence notable : le rythme intrinsèque des combats. Le premier Hades avait un point faible rarement évoqué : ses builds étaient explosifs, mais reposaient souvent sur un seul combo. Une fois le bon enchaînement trouvé, le reste des bénédictions devenait accessoire. Hades 2 contourne ce problème grâce au mana et aux attaques chargées, qui modifient en profondeur le rythme du combat. On alterne entre phases agressives et phases de temporisation. Cette dynamique casse la boucle parfaite du premier, où l’on pouvait jouer presque en pilote automatique une fois son build trouvé. Résultat : chaque run reste vivante plus longtemps, non seulement grâce à la variété des synergies, mais aussi parce que le tempo du gameplay n’est plus constant.
Tout cela rend la progression bien plus agréable que dans le premier. Je me souviens avoir été bloqué longtemps face au boss final, à devoir retenter encore et encore le même combat. Ici, on avance beaucoup plus vite. Il ne m’a fallu que sept heures pour atteindre le boss final… mais quarante heures pour voir le générique. Cela donne une idée de la quantité de contenu entre les deux : c’est massif. Sans trop en dévoiler, il y a… deux jeux en un.
Hades 2 est plaisant à parcourir grâce à cette progression douce, rarement frustrante. Même une run ratée ne l’est jamais vraiment : on récolte toujours des ressources utiles. On enchaîne les runs, les heures filent, et on est constamment récompensé. Une boucle maîtrisée.
Les niveaux aussi sont largement supérieurs à ceux du premier. L’Élysée était parfois pénible à parcourir ; ici, chaque zone propose des ennemis intéressants, des boss mémorables et une ambiance propre. Certaines surprises que je ne dévoilerai pas renforcent encore cette variété. Aucune run ne m’a paru être une corvée, là où certains mini-boss du premier rendaient les essais vraiment retors.
Et pour finir, la musique de Darren Korb est un bonheur. Le doublage est excellent, et on prend plaisir à simplement écouter les musiques du compositeur, encore plus lorsqu’elles sont chantées. Elles collent parfaitement à l’ambiance du jeu, s’adaptent aux situations, intensifient les émotions et apportent parfois un peu de narration. C’est pour moi la bande-son la plus marquante de cette année, même devant Clair-Obscur, qui mettait pourtant la barre très haute.
La bande-son d’Hades 2 n’est d’ailleurs pas seulement une extension stylistique du premier opus. Darren Korb utilise davantage de motifs liés à la dissonance, aux ruptures rythmiques, aux variations de structure. Les transitions musicales épousent littéralement les micro-phases des boss ou les tensions narratives. Dans Hades 1, la musique accompagnait l’action. Dans Hades 2, elle structure l’action. Elle articule les espaces comme dans Transistor et les émotions comme dans Pyre. C’est probablement la bande-son la plus aboutie du compositeur, dans le sens où elle répond directement au game design plutôt qu’au seul spectacle. Une BO mémorable.





