Il faut un certain type de folie pour passer huit ans à écrire un million de mots pour un seul jeu vidéo. Christoffer Bodegård l’a fait. Le résultat, on l’a désormais sous les yeux : Esoteric Ebb et son univers dense, son humour dévastateur, et sa parenté assumée avec Disco Elysium, sans pour autant en être la copie.
De la morgue au panthéon
Esoteric Ebb commence exactement comme Disco Elysium : après avoir passé environ deux heures à créer notre personnage, il semble se réveiller à moitié et discuter avec ses caractéristiques. Enfin, pas tout à fait, parce qu’avant ça, un texte s’affiche à l’écran pour nous mettre dans l’ambiance. On est un joueur dans une partie de jeu de rôle, et ça c’est déjà quelque chose d’important. Esoteric Ebb est probablement le jeu vidéo qui simule le mieux cette expérience de jeu de rôle sur table, avec Baldur’s Gate 3. On a vraiment l’impression d’avoir un MJ qui nous guide, qui nous parle dans les moments de pause, et qui nous laisse choisir les réponses les plus farfelues. C’est d’ailleurs pour cette raison que, à l’instar de Disco Elysium encore une fois, l’histoire est linéaire : il n’existe qu’une seule fin, avec quelques variations selon vos relations avec les personnages.
Bref, pour en revenir à notre introduction et la comparaison avec Disco, on ne discute cette fois pas avec sa logique, son empathie ou son addiction, mais avec les attributs habituels de Donjons et Dragons : force, dextérité, constitution, intelligence, sagesse et charisme. Chacune possède une personnalité bien définie, et après plus ou moins déterminé une ligne directrice, on se réveille dans une sorte de morgue. Est-ce qu’on vient de ressusciter ?
Mais avant de passer à la suite, on note déjà que le style visuel est charmant. C’est un véritable hommage à la bande dessinée franco-belge de notre enfance : chaque personnage et chaque décor est souligné par un contour noir net, ce qui rend l’image d’une lisibilité parfaite, presque apaisante. Bien sûr, ça ne parlera pas à ceux qui s’amusent à compter le nombre de pixels sur un brin d’herbe, ni à ceux qui recherchent à tout prix le photoréalisme. Parce que c’est un graphisme qui privilégie l’élégance à la démonstration technique. En utilisant des couleurs mates et naturelles, Esoteric Ebb donne l’impression d’ouvrir un bel album cartonné dont les pages auraient pris vie. C’est ce côté “dessiné à la main” qui lui donne tout son charme et son caractère intemporel : on ne regarde pas un écran d’ordinateur, on explore une illustration géante. Et croyez-moi, c’est comme ça durant toute l’aventure. Chaque décor, chaque personnage est un plaisir pour les yeux.

On en revient donc à notre situation initiale : on se réveille dans une morgue et on explore nos alentours. Bon, déjà, on se rend rapidement compte que le jeu est intégralement textuel, dans le sens où l’action se déroule principalement sous forme écrite. Ca, les fans de Disco Elysium n’en auront cure, au contraire, mais il me semble important de savoir où on met les pieds. Mais surtout, on constate assez rapidement que l’univers est vaste, très vaste : dans le texte apparaît parfois des termes dans une autre couleur. En appuyant sur une touche, on peut avoir plus d’explications si on réussit un test d’intelligence. Et, au départ, on est vite submergé de termes inconnus, qui une fois expliqué, sont eux-mêmes constitués de termes inconnus, qui eux-mêmes sont constitués… Ca ressemblerait presque à une boucle infinie.
Christoffer Bodegård a travaillé son univers un sacré bout de temps : un million de mots en huit ans. Et ça se sent très rapidement dès qu’on commence à s’intéresser au lore. Des partis politiques divers - qui résonnent étonnamment bien avec la politique française -, une Histoire complexe avec plusieurs ères et de grandes figures, un panthéon de dieux riche et cohérent, et ainsi de suite. Le système de jeu provient directement de D&D 5e édition, mais l’univers est totalement original. Alors, quand on se prend ces tartines de lore dans les premières heures, c’est difficile à digérer. Entre les noms, les lieux et les concepts, on se sent enseveli sous une tonne d’informations plus ou moins utiles à notre progression. Mais au fil du temps, on finit doucement par les intégrer et tout devient plus fluide.
Un gobelin, un sphinx et un ange entrent dans un bar
Et la deuxième chose qu’on constate au bout de seulement quelques minutes, c’est l’absurdité des situations. Quand je me retrouve sur une pile de pommes et que je réussis un jet de constitution pour en manger plusieurs et ainsi regagner tous mes PV, l’humour commence à pointer le bout de son nez. Mes attributs commencent à m’inciter à en manger toujours plus, presque au point de me rendre malade, et le jeu y fera d’ailleurs référence une dizaine d’heures plus tard. Et c’est là que tout le génie du jeu commence à se faire sentir.
Je vous l’ai dit, Disco Elysium est une grosse inspiration du jeu. Ça se ressent constamment : la façon dont le texte s’affiche, les situations similaires, le cadre temporel où on doit enquêter durant un temps limité. Même les personnages ont plus ou moins leur équivalence, on va y revenir. Mais la plus grande différence, au-delà de l’univers, réside dans l’écriture. Disco Elysium bénéficie d’un humour que j’appellerais “de l’Est” : un humour grincant, presque pathétique, qui frôle l’humour noir. On rit souvent jaune plus qu’on ne rit de bon coeur. Dans Esoteric Ebb, c’est exactement l’inverse : l’humour est tantôt l’absurdité des situations, tantôt dans les dialogues écrits avec peps. Il ne s’est pas passé cinq minutes sans que je rigole un bon coup, chose rare pour un jeu vidéo. D’autant plus qu’on découvre au fur et à mesure de notre avancée une multitude de sorts. Certains sont principalement utiles en combat, mais d’autres le sont aussi durant les dialogues ! On peut par exemple apprendre un sort pour discuter avec les animaux, un autre pour charmer la personne en face, et là, on atteint des sommets de moments mémorables. Vraiment, je ne saurais trop insister sur la tonne de dialogues savoureux…Et ce, pendant les 30 heures qu’ont duré mon aventure !

Rendez vous un peu compte : en seulement quelques heures en jeu et à peine deux dans la vraie vie, j’ai joué à pierre feuille ciseau avec la mort, complimenté à outrance un chat pour lui soutirer des informations, résolu l’énigme d’un sphinx, déjoué une tentative d’assassinat, dragué un ange, regarder ma sagesse ma force débattre de la masculinité… Et dites vous bien que ce qu’on pourrait considérer comme du spoil n’est en réalité qu’un minime aperçu tant ces exemples représentent une goutte d’eau dans la diversité des événements. C’est assurément ça, l’une de ses plus grandes forces : on ne sait jamais à quoi s’attendre, on est constamment surpris par l’inventivité de son créateur.
Cinq jours pour sauver une démocratie
Revenons-en à notre histoire. Après avoir fouillé de fond en comble le sous-sol de cette “morgue”, je passe à l’étage du dessus et parle avec le propriétaire du lieu, un dénommé Visken. Il dégage quelque chose de lugubre, et la possibilité de jeter un dé pour tirer ça au clair ne fait que confirmer mes suspicions. Mais une difficulté à plus de 30 - en comptant qu’on jette un D20 - me décourage de tenter ma chance. Donc je parle simplement avec lui de divers sujets et je finis par apprendre mes deux objectifs principaux : en tant que cléric, une sorte d’agent avec une forte autorité, je dois enquêter sur une explosion s’étant déroulée dans un salon de thé. Et on doit faire ça… Avant les élections, prévues dans cinq jours. Notre deuxième objectif consiste justement à savoir pour quel parti on va voter.

De deux choses, l’une : malgré son humour constant, Esoteric Ebb est un jeu très sérieux. Notre enquête nous mène dans les recoins sombres de Norvik, le pays où se déroule l’intrigue. On va être confrontés à des morts, du racisme, des complots, des revendications politiques douteuses, et pleins d’autres choses très sérieuses. Non pas que le jeu devienne soudainement lourdingue ou cliché, bien au contraire. Il réussit à intégrer tout ça avec brio, en sachant parfaitement alterner entre sarcasme et discussions plus sérieuses sans jamais donner l’impression que ce soit forcé. On peut très bien être hilare par la reflexion d’une de nos caractéristique, puis deux minutes après être en train de réfléchir aux conséquences idéologiques d’un génocide sans jamais que les ficelles de la transition ne soient trop visibles.
Par contre, côté politique, le jeu ne prend pas de pincettes. Les différents partis politiques sont pleinement intégrés à l’intrigue, les personnages émettent des opinions généralement tranchées, et on va généralement nous questionner sur notre propre vision. Si vous avez peur que le jeu vidéo soit trop politique car votre souhait est de jouer pour vous évader, vous pouvez passer votre chemin. Surtout que Christoffer Bodegård ne cache pas vraiment ses propres opinions : sans aller jusqu’à parler de manichéisme car le jeu ne juge jamais complètement les différentes opinions, disons simplement que les “méchants” sont clairement identifiables. Si vous considérez le macronisme ou l’extrême droite comme des partis politiques respectables, vous allez souvent grincer des dents.

Même nos caractéristiques ont leurs propres valeurs : la force est nationaliste, la dextérité rejoint les Freestriders, autrement dit les libéraux, la sagesse est totalement du côté du parti ouvrier - et non, ce n’est pas un hasard. Elles ont même régulièrement de grands débats entre elles, comme lors de mon exemple précédent où la force et la sagesse parlaient de féminisme et de masculinité. Ces débats sont réellement intéressants et n’apporteront probablement pas grand-chose à ceux qui ont déjà réfléchi à ces questions, mais ils ancrent Esoteric Ebb dans une forme de réalisme alors qu’on côtoie pourtant des Sphinx et des hommes oiseaux. Et ce n’est pas un mal, bien au contraire : sensibiliser les joueurs à des questions concrètes et réelles, c’est selon moi un des rôles primordiaux du jeu vidéo. Un très bon point pour Esoteric Ebb, qui ne détourne pas le regard et nous confronte frontalement à des sujets passionnants.
Avec tout ça, on pourrait se dire qu’on tient un sacré champion, mais attendez parce que ce n’est pas tout. On vit des situations absurdes, on discute politique, on s’amuse et… On rencontre des personnages marquants. Je parlais de Visken plus haut : découvrir ses secrets m’a tenu en haleine durant toute l’aventure. Parce qu’il est mystérieux, laconique, et il me trottait en tête. Assez rapidement, on est accompagné d’un side-kick, Snell, un gobelin qui tient plus ou moins une posture identique à celle de Kim Katsuragi dans Disco Elysium. Distant au début, il devient rapidement attachant, et il est surtout toujours très drole. On alterne très souvent entre les personnages charismatiques, les personnages énigmatiques, les personnages hilarants, les rencontres inattendues, et le casting s’enrichit constamment de personnages mémorables.
Le revers du million de mots
Mais, car il fait toujours un mais, il me semble indispensable de pointer quelques légers défauts, ou du moins, de préciser certains éléments qui pourraient gâcher l’aventure.

Tout d’abord, comme dit précédemment, le jeu est intégralement textuel. Ce qui n’est pas un problème en soi, mais force est de constater qu’il devient parfois un peu trop verbeux pour son propre bien. C’est le cas notamment lorsqu’on se prend des pavés de lore, mais aussi lors de certaines discussions qui auraient, à mon avis, gagnées à être légèrement plus concises. Il y a notamment un personnage, une sorte de psychanalyste, qui nous explique en long, en large et en travers absolument tout le détail de son champ d’études et… C’est long. Je n’ai pas pu m’empêcher de lire en diagonale au bout de plusieurs minutes passées sur le sujet.
Ce qui m’amène à mon deuxième point noir qui n’est, cette fois, pas intrinsèquement lié au jeu : l’absence de traduction. Il va vous falloir lire des centaines de dialogues en anglais, et dans un anglais plutôt soutenu. Ça reste accessible, mais si vous n’êtes pas habitué à lire la langue de Shakespear, ça peut rebuter. Il m’est arrivé quelques fois d’aller traduire un terme pour être sûr de bien en comprendre le sens, et je suis pourtant habitué aux jeux sans traduction. Ce n’est pas au niveau d’un Disco Elysium qui s’amusait à varier les registres, mais ça reste relativement costaud. Je le note comme un point négatif car je pense qu’il ferme les portes à de nombreux joueurs pourtant intéressés, mais n’oublions pas que Raw Fury est un petit éditeur et que Christopher Bodegård a écrit le jeu seul. La traduction de ce genre de jeu nécessite un budget conséquent, et j’ose espérer que Esoteric Ebb aura un succès suffisant pour en proposer à l’avenir.





