Adapter une œuvre aussi culte et oppressante que Battlestar Galactica relève de la mission suicide. Pourtant, le studio français Alt Shift, qui avait déjà relevé le défi avec brio avec son précédent jeu Crying Suns, revient cette fois avec une adaptation officielle. A nouveau, c’est un mélange de gestion de crise et stratégie spatiale articulé autour d’une boucle roguelite exigeante. Le postulat ? Vous ne contrôlez pas le légendaire Galactica, mais un modeste vaisseau militaire chargé de guider une poignée de survivants à travers l’espace, traqué sans relâche par l’armada Cylon. Entre choix politiques cornéliens, traque d’agents infiltrés et gestion drastique des ressources, Scattered Hopes promet de nous faire vivre le désespoir de l’humanité de la plus belle des manières. Mais cette fuite en avant parvient-elle à maintenir la tension sans sombrer dans l’écueil de tous les roguelites, à savoir imposer une routine ?
On s’y croirait !
Battlestar Galactica est une série de science fiction culte, mais qui n’a jusque là pas eu l’occasion d’avoir une adaptation vidéoludique à la hauteur de son récit. Forcément, le plus difficile lorsqu’on adapte une oeuvre culte, ce n’est pas de reproduire à la virgule exacte ce que raconte la série, mais plutôt de réussir à capturer l’essence de l’œuvre originale, et comprendre ses thématiques pour les faire ressortir sans simplement singer la narration de l’oeuvre originale. Et là dessus, Battlestar Galactica: Scattered Hopes réussit un véritable tour de force. Le jeu fait le choix très intelligent de ne pas nous placer aux commandes de l’illustre Galactica, mais nous confie la destinée d’un vaisseau militaire plus modeste, un Gunstar, chargé d’escorter une petite flotte de survivants civils pour rejoindre l’Amiral Adama. Ca ne semble être rien, et pourtant l’idée est brillante : grâce à ce postulat, les développeurs peuvent parfaitement justifier la boucle de mort et de recommencement induite par le roguelite, tout en s’intégrant sans fausse note dans l’histoire canonique de la fuite de l’humanité.
Il nous faut à peine cinq minutes pour s’immerger dans cette sensation de désespoir et d’oppression qu’on a aussi ressenti lorsqu’on regardait la série. On pense d’ailleurs tout particulièrement à l’épisode “33 minutes”, où la flotte, épuisée, est traquée sans relâche par les Cylons et doit constamment sauter dans l’hyperespace sous la pression d’un compte à rebours inéluctable. Tout comme les personnages dans l’épisode, on nage constamment en pleine paranoïa : le jeu intègre intelligemment un Cylon infiltré parmi nos officiers, une mécanique de sabotage et d’enquête qui rappelle les meilleures heures psychologiques de la série. On a aussi des événements narratifs très spécifiques, comme l’Amiral descendant jouer aux cartes avec les ouvriers pour s’assurer de leur loyauté. Là encore ça ressemble à un détail, mais c’est ce genre de petits éléments ici et là qui nous font ressentir l’amour qu’a le studio pour la licence.
Visuellement, Scattered Hopes fait des choix assumés et très efficaces. La direction artistique mêlant modèles low poly et textures en pixel art est séduisante, ce qui colle particulièrement bien avec les designs iconiques des Vipers, des Raptors, des Raiders et des redoutables vaisseaux-mères Cylons. L’immersion sur la passerelle de commandement fonctionne particulièrement bien, appuyée par des détails subtils comme le bourdonnement régulier du Draidis, le célèbre radar typique de cet univers.
Ceci étant dit, tant qu’à parler d’habillage sonore, il faut noter que la musique manque cruellement d’identité, là où Bear McCreary, le compositeur de la série et accessoirement des derniers God of War, réussissait à créer une ambiance marquante. Dans le jeu, une fois passé le générique d’introduction qui flatte notre nostalgie, les fameuses percussions tribales qui donnaient tout leur cachet aux combats de la série brillent par leur absence. Alors, oui, les mélodies sont sympathiques, mais elles restent génériques, alors qu’il y avait pourtant un boulevard pour appuyer fortement l’ambiance déjà oppressante du jeu.
Des choix et encore des choix
Entre deux sauts spatiaux, Scattered Hopes se transforme en un pur jeu de gestion de crises, et c’est là qu’il se montre le plus sadique, et probablement le plus fidèle à son univers. La structure rappelle presque celle d’un jeu de plateau : dans chaque secteur, on ne dispose que de neuf petites actions avant l’arrivée inéluctable de la flotte Cylon. Et là, les décisions sont primordiales : faut-il dépenser notre précieux carburant pour piller une station abandonnée, ou conserver nos ressources pour réparer la coque de nos vaisseaux ? Une seule chose est sûre : on ne peut pas tout faire, et presque chaque décision est un sacrifice. On ne choisit d’ailleurs que très rarement la “bonne” solution, on choisit plutôt la conséquence négative que l’on se sent capable d’encaisser.
Mais attendez, parce que ce n’est pas tout. En plus de cette gestion fine des ressources, la tension est exacerbée à travers la gestion des trois factions qui composent notre flotte à savoir les militaires, les travailleurs, et la pègre. Avec elles, c’est un numéro d’équilibriste permanent. Par exemple, si une maladie se propage parmi l’équipage, on peut décider d’intervenir brusquement ou de laisser couler pour éviter d’humilier ou de froisser la faction concernée, quitte à voir la santé globale de la flotte chuter drastiquement. À l’inverse, trop brosser une faction dans le sens du poil la rendra arrogante, celle-ci exigeant toujours plus jusqu’à provoquer des mutineries. Tout est si bien interconnecté qu’on se surprend parfois à délibérément abandonner une poignée de civils à la mort juste pour s’assurer que notre vaisseau amiral ne finisse pas en pièces détachées. Oui, des choix difficiles, vous allez en avoir un paquet.

Au milieu de ce chaos politique et logistique, nos officiers sont nos seules bouées de sauvetage. Ils ne servent pas juste de décor narratif, bien au contraire : Chacun possède une personnalité propre, et surtout, monte en niveau pour acquérir de nouvelles compétences vitales pour la survie de la flotte. Alors on s’y attache inévitablement… jusqu’à ce que la mécanique de paranoïa frappe. Découvrir que notre ingénieure favorite, celle qui nous a sauvés d’une explosion trois secteurs plus tôt, est en réalité le Cylon infiltré de notre partie, ça nous retourne le cerveau et on perd presque pied. Le jeu nous force alors à enquêter pour démasquer le traître, nous laissant ensuite le choix difficile de le jeter froidement par le sas, ou de tenter de le réhabiliter pour le retourner contre les siens.
Mais là encore, tout n’est pas rose. S’il y a bien un problème que peu de roguelite réussissent à résoudre, c’est la répétitivité, et Scattered Hopes ne fait pas exception à la règle. Il montre ses limites après quelques heures : les événements se succèdent comme un paquet de cartes qu’on aurait épuisé trop vite. L’enquête sur le Cylon, si palpitante la première fois, devient rapidement routinière et prévisible dans sa résolution à chaque nouvelle partie. Qui plus est, le jeu a la fâcheuse tendance à nous noyer sous une avalanche de dialogues et de notifications via une interface très (trop ?) chargée. Très vite, on finit par abuser du bouton d’avance rapide pour zapper ces textes – pourtant bien écrits – simplement parce qu’on les connaît déjà par cœur et qu’on souhaite retourner à l’action.
Donc, globalement, le constat serait en demi-teinte. Au début, la magie opère totalement : on est happé par l’histoire, fasciné même, et l’envie d’en découvrir toujours plus sur le destin de notre flotte est le moteur principal du jeu. Les textes transpirent la passion pour la série d’origine. Mais passées les premières heures de découverte, une impression de déjà-vu constante s’installe et vient ternir l’expérience. Sans aller jusqu’à dire qu’elle gâche totalement le jeu, cette répétitivité dilue fortement l’immersion. La faute à des dialogues qui sont certes efficaces, mais un peu trop passe-partout, qui servent finalement plus à justifier des mécaniques de jeu qu’à raconter une intrigue globale profonde. L’absence de véritables arcs narratifs qui se développeraient de manière imprévisible, comme ce qu’on peut voir dans Hades, se fait vite ressentir. Résultat : ce qui était au départ une aventure narrative sous haute tension se transforme peu à peu en un exercice de gestion mécanique où l’on passe en pilote automatique. On finit par lire les événements en diagonale, usant et abusant du bouton d’avance rapide dès la cinquième partie, simplement pour retrouver l’action.
La bagarre spatiale
Tiens, justement, parlons en de l’action. Une fois qu’on a épuisé nos points d’actions, l’inévitable se produit : la flotte Cylon nous rattrape. Le jeu bascule alors dans une phase de combat en temps réel avec pause active. C’est ici que Scattered Hopes impose une idée de game design très originale pour le genre et parfaitement raccord avec son univers : on ne doit pas gagner, mais simplement survivre. on doit tenir la ligne face à des forces bien supérieures pendant deux longues minutes, le temps que l’ordinateur de bord calcule les coordonnées de notre prochain saut dans l’hyperespace.
Manette (ou plutôt souris) en main, on jongle entre le déploiement tactique de nos escadrons de Vipers et de Raptors, et la gestion de l’arsenal de notre Gunstar, incluant des tirs de barrage pour détruire les missiles ennemis ou le largage de précieuses ogives nucléaires. La tension grimpe inlassablement, jusqu’à atteindre un pic lors des dernières secondes du compte à rebours. Parce que la fuite est impitoyable : tout chasseur ou bombardier qui n’a pas été rappelé dans le hangar avant le déclenchement du saut est perdu à tout jamais.
Avouez que ça donne envie, hein ? Ben, dans les faits, ces affrontements sont le maillon faible de l’expérience. Visuellement, les batailles peinent à retranscrire le côté spectaculaire et chaotique de ce qu’on a l’habitude de voir dans la série. Le champ de bataille est extrêmement rigide : les vaisseaux amiraux restent désespérément figés de chaque côté de l’écran, se contentant d’envoyer leurs troupes s’écharper au centre dans de simples lignes droites. Ca aurait été beaucoup plus cool de voir notre flotte évoluer dans des champs d’astéroïdes, ou a minima de profiter de mises en scène plus dynamiques.

À cette rigidité visuelle s’ajoute un problème majeur de micro-gestion couplé à une interface de combat trop austère. Tout ça se résume en une seule phrase : l’absence d’une barre d’action rapide globale est une vraie purge. Pour utiliser les capacités des vaisseaux, il faut cliquer sur chacun individuellement, vérifier si le temps de recharge est terminé, et revenir plus tard si ce n’est pas le cas. Et autant, au début ça reste gérable sans trop de soucis, autant vers la fin, ça devient un véritable enfer. Parce que forcément, notre flotte s’aggrandit, celle des ennemis aussi, et avec ça plus les tirs de partout, l’écran devient juste totalement illisible. La seule solution, c’est d’abuser de la pause active, non plus pour élaborer de fines stratégies, mais simplement pour essayer de démêler l’action au milieu du brouillard et réussir à cliquer sur la bonne cible en s’y reprenant à plusieurs fois.
En fin de compte, si l’on prend un peu de recul sur ces affrontements, le constat est assez frustrant. L’idée de devoir simplement survivre le temps d’un compte à rebours était pourtant brillante sur le papier pour s’ancrer dans l’univers de la série et apporter une tension dramatique. Mais là où l’on espérait des ballets spatiaux impressionnants, ou du moins une représentation de ce ballet, on se retrouve finalement avec une exécution très statique qui finit inévitablement par tourner en rond au fil des sauts. L’interface, beaucoup trop austère, et le besoin systématique de micro-gérer la moindre petite action transforment ce qui devrait être le point d’orgue de l’expérience en une tâche fastidieuse. Résultat des courses : au lieu de vibrer face à la menace Cylon, on enchaîne les clics dans la confusion la plus totale, en espérant juste que le chrono tombe rapidement à zéro pour pouvoir retourner à la phase de gestion politique et narrative, qui reste indéniablement le véritable point fort du jeu.
C’est pas facile, la vie dans l’espace
Indéniablement, s’il y a bien une chose que Scattered Hopes a comprise de l’œuvre originale, c’est que la survie de l’humanité ne doit pas être une promenade de santé. La difficulté est globalement élevée et ne laisse que très peu de place à l’erreur. Que ce soit face aux crises textuelles ou lors des affrontements, la moindre mauvaise décision se paie au prix fort, et le jeu se fera un malin plaisir de nous le rappeler. Avec des runs qui peuvent dépasser les deux heures lorsqu’elles se passent “bien”, l’expérience exige une véritable endurance mentale, culminant face à un boss final d’une brutalité affolante. Heureusement, on a quand même quelques options d’accessibilité : si même le mode facile est déjà trop difficile (et croyez-moi, ça ne serait pas outrageant), il est possible d’ajuster finement les dégâts ou la vitesse des vaisseaux pour se faire un véritable “mode Histoire”. Si à l’inverse vous aimez souffrir, vous pouvez aussi activer des modificateurs “Extinction”.
Bien sûr, on parle ici de roguelite, et l’échec est presque indispensable durant les premières runs, tandis que la metaprogression vient adoucir l’expérience. Après chaque échec ou fuite réussie, on accumule de la destinée, une monnaie à dépenser pour débloquer des bonus passifs permanents, comme un surplus de ressources de départ ou des relances gratuites. On débloque également au fur et à mesure de nouvelles flottes de départ (jusqu’à quatre au total), qui modifient drastiquement le Gunstar, les escadrons et les synergies de base, ce qui permet de renouveler l’intérêt des premiers secteurs. Et au cours même de la partie, la progression des unités se révèle tout aussi gratifiante. Les officiers et les vaisseaux accumulent de l’expérience, offrant à chaque montée de niveau le choix entre trois bonus aléatoires pour spécialiser la flotte.

On pourrait donc dire que Scattered Hopes maîtrise parfaitement l’art de nous malmener tout en nous donnant envie de revenir. Certes, la difficulté peut se révéler écrasante, et l’exigence des longues sessions de jeu génère une réelle fatigue mentale qui nécessite d’être dans de bonnes dispositions avant de se lancer. Mais la carotte de la métaprogression, l’évolution de notre équipage et les petites aides inattendues accordées par le jeu fonctionnent à merveille. On peste, on fulmine même après la perte d’un vaisseau clé, mais on finit toujours par relancer une partie pour dépenser nos points de faveur durement gagnés et tenter une nouvelle approche.
D’ailleurs, pour conclure sur l’aspect roguelite, impossible de ne pas mentionner FTL tant les deux jeux sont proches. L’ironie est plutôt belle, puisque la fuite désespérée de la série télévisée a très probablement inspiré le concept même de FTL à l’époque. La boucle est bouclée. Niveau game design, on retrouve exactement le même squelette : une progression articulée en différents secteurs spatiaux, une fuite en avant constante face à une armada invincible qui nous talonne, et le déblocage progressif de différentes flottes de départ pour renouveler l’expérience, rappelant les multiples agencements de vaisseaux de son aîné. La parenté est si évidente que les vétérans de FTL auront sans doute le même réflexe salvateur face à Scattered Hopes, celui d’abaisser la difficulté en mode “facile” lors des premières tentatives pour espérer s’en sortir et comprendre les mécaniques. Du coup, pour ceux qui se posent la question : oui, on tient là un excellent “FTL-like”, qui réussit le pari de marier cette formule redoutablement addictive avec la richesse narrative de la licence.

En fin de compte, Battlestar Galactica: Scattered Hopes laisse un sentiment doux-amer, bien que globalement positif. Si l’on juge le travail d’Alt Shift en tant qu’adaptation, c’est une véritable leçon de fidélité : on y retrouve le désespoir, la paranoïa et de manière générale l’essence politique de la série télévisée. Chaque crise transpire l’amour du matériau d’origine, et la justification narrative de la boucle roguelite est une trouvaille très intelligente. Cependant, en tant que pur jeu vidéo sur la durée, certaines filles sont difficiles à ignorer. Ce qui débute comme une aventure narrative haletante finit inexorablement par révéler ses ficelles mécaniques. Ce sentiment d’usure est accentué par des affrontements spatiaux rigides qui manquent d’envergure, accablé par une interface austère.





